Sous-groupe ethnique Ronga. Œuvre de Mouhlati, sculpteur des environs de Lourenço-Marques (qui a aussi sculpté III.C.3072). Cf. Deniker J. 1926. Les races et les peuples de la terre. Paris: Masson: 515, fig. 268. Christol F. 1911. L'art dans l'Afrique australe: impressions et souvenirs de mission. Paris/Nancy: Berger/Levrault: 51.
Prix d'achat: 5 guinées.
Léopard dévorant un ... Anglais !
Le mardi 5 avril 1932, les lecteurs de La Suisse «Dernières Nouvelles de la Nuit» pouvaient apprendre en première page dans une «Chronique artistique» concernant le musée ethnographique de Neuchâtel due à la plume de L. Florentin: «il faut ajouter à ces raretés [une série unique de plats royaux du Zambèze], une grande statue baronga représentant un léopard dévorant un européen, statue connue dans le monde entier et devenue classique, parce qu’elle est le plus grand exemplaire connu de l’art africain.»1
Tout n’est pas exact dans ces phrases élogieuses et les connaissances, tant des ressources d’autres musées que de ce qu’a produit l’Afrique, ont beaucoup évolué depuis l’époque. Il n’empêche que cette pièce, sans figurer parmi les chefs-d’œuvre africains ni par les dimensions, ni par les qualités esthétiques, connaît toujours un franc succès2 et elle tient la vedette comme carte postale dans la série qu’a éditée le Musée.
Cette sculpture fut rapportée en Europe par le grand missionnaire et ethnographe3 Henri Alexandre Junod, de Couvet, qui la vendit au Musée en janvier 1899. Les archives du Musée apprennent que ce «léopard (yingoué)» a été réalisé vers 1896 et payé 1 guinée à son auteur – deux [et non trois] autres pièces dues au même artiste, une statuette (III.C.2978) et une cuillère à manche sculpté orné d’un soleil (III.C.3072, «cuillère avec hélice»), sont aussi entrées en même temps dans les collections. [la cuillère simple (III.C.3071) lui avait été attribuée par erreur].
Henri A. Junod en a inséré une gravure dans son fameux ouvrage Les Ba-Ronga, paru en 1898 comme extrait du Xme Bulletin de la Société Neuchâteloise de Géographie – publié en traduction anglaise en 1912 (The Life of a South African Tribe) et republié par la suite en français sous le titre Mœurs et coutumes des Bantous: la vie d’une tribu sud-africaine – et fournit à son propos les commentaires suivants:
«Mais le plus bel objet d’art indigène que j’aie jamais vu, c’est un tigre monumental (ou plutôt une panthère) en train de dévorer un individu, œuvre de Mouhlati, sculpteur des environs de Lourenço Marques [actuellement Maputo]. Cet artiste, qui était très fier de son ouvrage et qui en réclamait un prix assez élevé, prétendait être capable de sculpter tout au monde, des oiseaux, des animaux à quatre pattes, des gens. Il était renommé dans le pays pour son habileté. Rien de naïf comme cette grosse bête tachetée (les taches sont obtenues comme toujours en brûlant le bois avec un fer rouge), plantant ses griffes dans les chairs d’un homme (un Anglais3bis, à ce que m’a dit l’auteur... inspiré de ce groupe !) et le regardant de ses gros yeux ronds pas très symétriques ! Par une précaution touchante, ce nouveau Phidias a rendu la moitié postérieure de la queue indépendante du reste de la bête. Un tenon et une mortaise circulaires permettent d’ajuster l’appendice caudal. Ils s’adaptent si bien que le point de jonction est presque invisible. Mouhlati m’a raconté comment l’idée de cette queue démontable lui était venue. Il a songé que, si son œuvre devait jamais être emballée et traverser les mers, on pourrait l’introduire plus aisément dans une caisse. Voilà une pensée qui n’est point d’un sauvage ! D’ailleurs l’œuvre elle-même n’eût pas été exécutée s’il n’y avait pas eu de Blancs dans le pays. Evidemment le sculpteur, indolent comme tous ses compatriotes, n’eût pas consacré bien des jours à sculpter une bête pareille pour servir d’amusette à ses enfants. Il s’est dit que son talent pourrait lui rapporter de l’argent et il a exécuté son œuvre, poussé par cette considération très mercantile et non point par amour désintéressé de l’art. Et pourtant je ne crois pas qu’aucune influence étrangère se soit exercée sur sa conception. Son groupe est absolument original et, à cet égard, il nous révèle jusqu’où peuvent aller les capacités sculpturales des Ba-Ronga !»4
Le thème a de quoi intriguer car de nombreuses reproductions, notamment en faïence, furent faites au début du XIXe siècle en Angleterre d’un énorme tigre dévorant un jeune homme, scène appelée «The Death of Munrow». Elles se référaient à un accident mortel, survenu aux Indes le 22 décembre 1792, qui impressionna fort le public. Peut-être faut-il y chercher l’inspiration de la sculpture avec orgue mécanique appartenant à Tippoo, le sultan du Mysore, qui fit partie du butin que les Britanniques ramenèrent après la prise de sa capitale, Seringapatam, en 1799 et qui se trouve au Victoria and Albert Museum5. Il n’est donc pas impossible que des images aient circulé jusque sur la côte est de l’Afrique, d’où la précision de Mouhlati.
Peu de choses en fait sont connues sur l’art des Thonga5bis, fortement marqué par les influences européennes au point qu’ils pourraient presque être considérés comme les créateurs de l’«art colon», de plus en plus à la mode et qu’on a trop tendance à limiter à l’Ouest africain. Depuis la «découverte de l’art nègre», toute la partie orientale du continent a été fort négligée; pourtant, les sculpteurs n’y semblent guère moins nombreux et leur art ne peut se comprendre qu’en référence à une longue tradition.
L’examen de détail de la pièce montre qu’elle a été, au moins en partie, réalisée avec des outils européens, notamment pour la fabrication de la queue amovible – grâce à un assemblage à tenon et mortaise ronde – permettant l’exportation. Mais comment expliquer alors la présence, sous le ventre de l’animal, d’une cavité, forée à coup de mèche et fermée par un couvercle maintenu par un flipot – et dont Junod ne fait nulle mention ? Sauf à supposer un allégement toujours pour la même raison, rien n’indique l’utilité de cette cachette, qui n’a jamais servi et ajoute au mystère ...
Texte de ROLAND KAEHR
(retouché en septembre 2009)
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1 Elle est reproduite «d’après Christol» dans l’ouvrage de J. DENIKER. 1926. Les races et les peuples de la terre. Paris: Masson: 515, fig. 268 – mais ne figure pas dans le seul ouvrage qu’il cite de cet auteur (Frédéric CHRISTOL. 1900 (2e éd.). Au Sud de l’Afrique. Paris/Nancy: Berger-Levrault), pas plus que dans la première édition de 1897 !
2 On a pu en juger lorsqu’elle a été reproduite en couleurs page 36 dans le No 4 de swissair Gazette de 1983 consacré à Neuchâtel.
3 Lors de sa création grâce aux libéralités des frères Alfred et Antoine Borel, la chaire d’ethnologie de l’Université lui sera proposée, mais il se désista en faveur d’Arnold Van Gennep.
3 bis La précision d'origine est symptomatique.
4 Texte repris avec une petite correction stylistique et privé de la dernière phrase dans Henri A. JUNOD. 1936. Mœurs et coutumes des Bantous: la vie d’une tribu sud-africaine, II. Paris: Payot: 117-118, ill. face p. 128.
5 Mildred ARCHER. 1959. Tippoo’s Tiger. Londres: Her Majesty’s Stationery Office.
5bis correction selon les publications de Patrick HARRIES.